Les bobos du centre-ville versus les pauvres banlieusards

J’avais déjà écrit un truc sur le prix de l’essence au moment du début de la crise des gilets jaunes, lorsque les revendications du mouvement étaient vraiment pas intéressantes, mais je vois revenir encore et encore des débats sur le sujet à chaque fois qu’une ville « vole » un peu de place aux voitures pour en faire aux autres, donc j’ai envie d’en remettre une couche.

C’est vrai que depuis un an avec la crise du COVID, on a vu une répartition différente de l’espace public, avec la multiplication soudaines de « Coronapistes » cyclables, pérennisées ensuite pour un certain nombre d’entre elles. Et ça n’a pas raté, les bagnolard·e·s couinent. « On peut plus circuler ! » « Les bobos nous font chier ! »

Évidemment comme leur demande c’est qu’on leur foute la paix (littéralement hein, lisez l’article) et qu’on les laisse venir polluer, embouteiller les centre-villes et écraser des gamins et des cyclistes, iels se sont un peu rendu compte qu’en termes d’argumentation c’était proche de zéro. Donc évidemment, la carte « et nos pauvres, alors ? » est très vite sortie, comme quand il s’agit de s’occuper de nos SDF avant de s’occuper des migrants ; comme quand il s’agit de ne pas carencer les petits enfants de pauvres alors qu’une mairie décide de mettre un ou deux repas végés dans les cantines. Soyons clair, le reste du temps, ces gens n’en ont rien à carrer des pauvres, ces assistés qui vivent sur le dos des honnêtes travailleurs avec toutes leurs allocations et qui cherchent même pas du travail.

Eh oui ! Car…

tout le monde le sait, ce sont les pauvres qui ont besoin de leur voiture pour venir travailler en ville de leur lointaine banlieue… C’est bien connu, c’est plus cher de se loger en ville… Donc une politique légèrement moins pro-bagnole, ça nuit… aux pauvres… C’est du bon sens !

– Jean-Michel SUV

C’est le moment du gros disclaimer : cet article concerne le débat urbain/péri-urbain, il ne concerne pas la campagne où les revenus sont effectivement moindres, où les offres de transport en commun ont été réduites à peau de chagrin et où effectivement, sans bagnole, on ne va nulle part. Il ne concerne pas non plus Paris, cas singulier en France de par sa grande densité de population d’une part et d’un marché de l’immobilier vampirisé par le marché de l’immobilier touristique (par exemple les dizaines de milliers de logements en location AirBNB, bien plus rentable que les baux locatifs normaux), et où de toutes façons, la voiture a déjà une part modale ridicule, donc autant continuer à la virer.

Donc revenons à nos moutons. Il faut laisser les automobilistes circuler librement en hyper-centre, sinon c’est pas très gentil pour les pauvres qui ont dû aller s’exiler en banlieue car c’est trop cher en hyper-centre. Regardons donc les prix de l’immobilier locatif à Toulouse…

Prix du m² en location dans l’agglomération toulousaine, source

C’est vrai que plus on est près du centre, plus c’est rouge et plus c’est cher. Mais c’est bizarre – après m’être tapé la liste des communes toulousaines et leur revenu fiscal médian par unité de consommation par ménage sur le site de l’INSEE (des mots compliqués pour dire combien d’argent gagne un foyer), et avoir posé les chiffres sur la carte, on dirait bien… Que les gens gagnent plus d’argent en périphérie qu’au centre-ville ??!!

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(ça a l’air sympa, à Vieille-Toulouse)

En fait, c’est peut-être que le prix au m², c’est pas le meilleur indicateur du coût pour se loger ? Le prix tout court ne serait-il pas une métrique plus fiable ? car après tout, quand on choisit un logement, on n’a pas trop le choix du nombre de mètres carrés qu’on prend. On prend ce qui rentre dans le budget, parmi l’offre disponible. Et en ville, c’est moins grand qu’en périphérie, en général. Et on le voit bien, là, non ?

Eh oui, les logements sont moins chers à Toulouse qu’autour. C’est un fait. source

Voilà. Parce qu’en fait en périphérie, c’est pas les pauvres qui habitent. C’est les CSP+ comme moi, qui ont assez d’argent pour habiter dans une maison, avec un jardin, avec une piscine, avec une chambre par enfant, avec deux places de parking parce que ouais les transports en communs sont un peu nuls, avec deux voitures, parce que faut bien que les deux puissent aller bosser, pourquoi pas un SUV, c’est mieux pour partir en vacances même si ça consomme un peu plus.

C’est ces gens-là qui râlent, quand on enlève un tout petit peu de place pour leurs voitures en centre-ville. Parce que s’ils peuvent plus aller facilement se garer au parking Jean-Jaurès, ils vont devoir prendre le métro à un parking relais pour aller au ciné ou au resto, et ça, c’est nul. Les gens qui habitent en centre-ville, en moyenne, bah ils ont moins de voiture.

source Datafrance

Ils ont moins de voitures parce qu’ils en ont moins besoin : ils ont fait le choix d’habiter dans une zone dense où on peut se déplacer quotidiennement sans voiture. Le choix ? ou peut-être qu’ils n’ont même pas le choix, vu qu’une voiture, ça coûte la peau du cul. (Personnellement, les personnes précaires que je connais, iels vivent dans Toulouse même, et n’ont pas de voiture, ou bien pour les rares qui en ont, elles leur amènent une source intarissable de problèmes budgétaires).

Du coup, la prochaine fois qu’un cadre Airbus descendant de son Audi A4 viendra vous expliquer, sale bobo des villes, que votre vélo là c’est bien mignon mais vous participez à l’ostracisation des précaires alors que lui, même s’il a eu la chance de réussir, il ne les oublie pas… faites-moi plaisir, rentrez-lui dedans pour lui demander un minimum d’honnêteté intellectuelle. En vrai, ce qui l’intéresse, c’est d’avoir le beurre et l’argent du beurre.

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Et si le sort des précaires l’intéresse tant que ça, au lieu de militer pour un accès non restreint à tout·e aumobiliste qui a besoin d’aller se garer place Wilson, suggérez-lui de militer pour le droit au logement ; pour le plafonnement des loyers ; pour l’interdiction de garder des logements vides ; pour des tarifs progressifs de transports en commun ; pour des péages urbains dont les recettes financent les transports en commun ou les flottes de vélos en libre-service ; … Bref, les idées ne manquent pas.